Financement vert : L’Algérie pose les bases de son architecture du marché du carbone

Le Premier ministre Sifi Ghrieb a ouvert ce mardi, au Centre international des conférences Abdelatif-Rahal d’Alger, un atelier national de deux jours consacré au financement climatique et à l’organisation des marchés du carbone. Cette rencontre, qui rassemble jusqu’à mercredi ministres, régulateurs financiers et experts internationaux, vise à établir une architecture réglementaire unifiée permettant à l’Algérie de capter les flux financiers verts mondiaux. L’exécutif cherche ainsi à transformer les obligations environnementales et les nouvelles normes commerciales en leviers de croissance industrielle et de souveraineté énergétique.

Vers une ingénierie financière opérationnelle

Placé sous le haut patronage du chef du gouvernement, cet événement marque un passage du discours politique à la mécanique bancaire concrète. La feuille de route présentée en ouverture précise que l’objectif est de « structurer un cadre institutionnel et réglementaire unifié » afin d’assurer « la mobilisation efficace des capitalisations financières afin de les orienter vers des projets concrets d’atténuation et d’adaptation aux dérèglements climatiques ». Pour Alger, il s’agit de dépasser les engagements diplomatiques pris lors des sommets climatiques pour instaurer des « mécanismes opérationnels mesurables », fondés sur des critères stricts de mesure, de notification et de vérification des émissions.

Lors de son intervention, le Premier ministre a souligné le changement de paradigme nécessaire : « Le financement climatique ne doit plus être perçu comme une simple contrainte budgétaire, mais comme un véritable catalyseur d’investissement productif et de modernisation industrielle ». En s’appuyant sur l’analyse des meilleures pratiques mondiales, l’État algérien ambitionne de « bâtir un écosystème souverain et attractif, positionnant le marché du carbone comme un levier central du développement durable ».

Atouts structurels et impératifs géoéconomiques

Cette dynamique institutionnelle s'explique par la conjonction de pressions écologiques et géoéconomiques. Dans le cadre de l'Accord de Paris, l'Algérie a fixé dans sa Contribution déterminée au niveau national un objectif de réduction de 7 % de ses émissions de gaz à effet de serre d'ici 2030, via ses propres moyens ; ce pourcentage pourrait toutefois atteindre 22 % si un appui financier et technologique international était obtenu. Le financement de cette transition mobilise des capitaux considérables que le budget de l'État ne peut absorber seul, rendant indispensables des instruments innovants comme les obligations vertes, dont l'encadrement sur la place d'Alger est confié à la Commission d'organisation et de surveillance des opérations de bourse, ou encore un accès renforcé au Fonds vert pour le climat.

D’autre part, la création d’un marché national du carbone devient stratégique pour les entreprises exportatrices face à l’entrée en vigueur progressive du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, premier partenaire commercial du pays. Les filières sidérurgie, ciment, engrais et électricité ont un intérêt immédiat à décarboner leurs processus. L’instauration d’une tarification ou d’un marché domestique permettrait de conserver la valeur ajoutée fiscale et financière sur le territoire plutôt que de voir les opérateurs acquitter des taxes aux frontières européennes.

Pour doter ce futur marché de ressources, l'Algérie s'appuie sur des atouts structurels majeurs que les experts présents au CIC examinent jusqu'à mercredi. Sous l'égide du groupe Sonatrach, le secteur énergétique a lancé de vastes programmes visant à diminuer le torchage de gaz et à détecter les fuites de méthane, accompagnés de projets pilotes de captage et de séquestration géologique du carbone dans les bassins sahariens. De son côté, le déploiement du programme national d'énergies renouvelables, qui ambitionne une capacité installée de 15 000 mégawatts en solaire photovoltaïque à l'horizon 2035, représente une source essentielle de certificats d'évitement d'émissions.

Ce potentiel énergétique s’accompagne d’un levier de séquestration biologique lié aux chantiers d’adaptation climatique. La réhabilitation et l’extension du Barrage vert sur 4,7 millions d’hectares dans les Hauts-Plateaux et les zones steppiques, ainsi que les programmes de reboisement de Sonatrach portant sur des dizaines de millions d’arbres, offrent la possibilité de générer des crédits carbone forestiers à forte valeur environnementale et sociale. Les experts réunis au CIC ont insisté sur le fait que « la crédibilité du futur marché national du carbone reposera sur la transparence de son système de certification et de traçabilité des réductions d’émissions ». À l’issue des travaux, attendus mercredi soir, les participants devront formuler des recommandations opérationnelles destinées à jeter les bases juridiques de cette nouvelle place financière verte.