Engrais : la hausse des cours et la refonte du marché mondial menacent la sécurité alimentaire

Le marché mondial des engrais, valorisé à 148 milliards de dollars en 2025, devrait progresser jusqu’à 183 milliards d’ici 2035, soit un taux de croissance annuel moyen de 2,1 %. Cette évolution modérée masque toutefois une restructuration profonde du secteur, marquée par la volatilité des prix de l’urée, l’expansion des marchés africains et le ralentissement de la demande européenne. Ces dynamiques, qui impactent directement la sécurité alimentaire, sont détaillées dans une étude récente du cabinet américain Global Market Insights (GMI).

La consommation mondiale d’éléments nutritifs — azote, phosphate et potasse — s’est établie à 205 millions de tonnes en 2025. L’Association internationale des engrais (IFA) constate une hausse de 2,2 % de l’utilisation globale sur cet exercice, dans le prolongement de la reprise observée après le choc inflationniste de 2021-2022. Toutefois, les perspectives à court terme restent tendues : dans ses prévisions d’avril 2026, la Banque mondiale anticipe une augmentation de 31 % de l’indice mondial des prix des engrais cette année, avec un bond de 60 % spécifiquement pour l’urée, conséquence de perturbations dans l’approvisionnement des matières premières.

Cette flambée tarifaire renforce les revenus des fabricants mais réduit l’accessibilité financière des intrants, particulièrement pour les pays dépendant des importations. GMI prévoit que les exploitants disposant de faibles lignes de crédit retarderont leurs achats ou diminueront les doses appliquées. Le segment de l’azote, premier marché avec 83,76 milliards de dollars en 2025, reste le plus sensible aux variations du prix du gaz naturel. La potasse devrait, quant à elle, atteindre 40,26 milliards de dollars en 2035, avec une croissance annuelle de 3,1 %.

Des moteurs de demande régionaux et culturels distincts

La répartition géographique du marché est dominée par l’Asie-Pacifique, qui concentre 75,62 milliards de dollars, soit 51,1 % du total. La Chine y détient une part prépondérante de 37,05 milliards de dollars, où « les politiques de gestion des nutriments privilégient désormais l’efficacité ». L’Amérique latine affiche une progression annuelle de 3,3 %, portée par la production de soja et de maïs ; le Brésil, dont le poids atteint près de 16 milliards de dollars, demeure toutefois dépendant des importations de potasse et de phosphate.

Le Moyen-Orient et l’Afrique forment un ensemble de 9,32 milliards de dollars, représentant 6,3 % du marché total, tout en affichant la progression annuelle la plus élevée à 5,2 %. Si les producteurs du Golfe tirent parti d’un gaz abordable, l’Afrique, qui constitue 58 % de cette zone géographique, est pénalisée par une intensité d’application nettement inférieure à celle de l’Asie ainsi que par des obstacles liés aux coûts, aux infrastructures et au financement. L’Europe, elle, voit son essor freiné par le cadre réglementaire : la région devrait progresser de seulement 1,1 % par an sur la base de 20,72 milliards de dollars en 2025, le rythme le plus lent parmi les grandes aires économiques. Cette lenteur s’explique notamment par la stratégie européenne « De la ferme à la table », qui exige une réduction d’au moins 20 % de l’usage d’engrais d’ici 2030. La France, qui pèse pour 10 % du chiffre d’affaires européen, subit elle aussi ces contraintes, les programmes de lutte contre les nitrates et la politique agricole commune pesant sur les volumes d’engrais conventionnels.

Sur le plan des cultures, les céréales génèrent 76,96 milliards de dollars en 2025, soit 52 % du marché, grâce à une demande résiliente soutenue par les achats publics et les politiques de sécurité alimentaire, même en période de forte hausse des coûts. La croissance se déplace vers les oléagineux (20,72 milliards de dollars en 2025), qui progressent de 3,5 % par an sous l’impulsion du soja brésilien, de l’huile de palme en Asie du Sud-Est et de la demande de diesel renouvelable. Les fruits et légumes, nécessitant une nutrition plus précise, suivent avec une croissance annuelle de 3,4 %.

GMI met en évidence une évolution dans la composition des produits : si les engrais solides conservaient une part dominante de 81,8 % en 2025, celle-ci devrait chuter à 77,5 % d’ici 2035. À l’inverse, les formulations liquides, mieux adaptées aux pratiques d’agriculture de précision, gagneront du terrain pour atteindre 41,17 milliards de dollars, avec une croissance annuelle de 4,3 %. Dans un environnement où l’expansion du marché reste modérée, c’est donc la capacité à se différencier qui comptera davantage que le simple volume de tonnage produit.