Devant des rangées vides, les larmes d’un auteur face au silence de ses lecteurs

À Bir el-Ater, dans l’extrême est de l’Algérie, la solitude de l’écrivain Hamed Yassine lors de la séance de dédicace de son dernier ouvrage a cristallisé une émotion collective qui dépasse désormais les frontières nationales. Une séquence vidéo, visionnée des centaines de milliers de fois, montre l’auteur installé derrière une table sur laquelle s’entassent des exemplaires de sa nouvelle parution prêts à être dédicacés, face à une salle quasi déserte. Seul un ami est présent pour l’accompagner, tentant de consoler l’écrivain submergé par les larmes. Cette scène, perçue comme le symbole d’une déception profonde après des années de travail, a déclenché un vaste débat au sein du monde arabe sur la réalité de la lecture et les mécanismes de promotion littéraire.

Hamed Yassine a précisé dans une déclaration accordée à la chaîne Echorouk que cette réaction était spontanée, fruit d’une accumulation de tensions liées aux difficultés de son parcours et au sentiment d’avancer sans soutien. L’ouvrage en question, son troisième, porte le titre « Le Sahara, capitale du brouillard ». Il y aborde des thématiques sociales, culturelles et éducatives, avec un accent particulier sur l’éducation et l’enseignement, deux domaines qu’il estime traverser des crises majeures dans le monde arabo-musulman. L’auteur souligne avoir cherché à traiter ces questions fondamentales via des personnages complexes et une dose de suspense, évitant ainsi un exposé théorique direct.

Une solidarité arabe face à un malaise culturel 

Le retentissement de cette séquence a suscité un vif élan de solidarité parmi les auteurs et intellectuels du monde arabe. Pour beaucoup, la désertion des événements littéraires révèle un malaise plus profond : celui d’une culture écrite marginalisée face au succès du divertissement rapide et au règne de l’image. Cette réalité nourrit chez certains écrivains un sentiment d’isolement, poussant parfois à se retirer du circuit traditionnel de publication. D’autres analystes tempèrent toutefois ce constat en rappelant que l’absence de public ne reflète pas nécessairement un rejet, mais plutôt le manque d’une réelle stratégie de promotion sans laquelle les lecteurs ne peuvent deviner l’existence d’un rendez-vous. Ces observateurs insistent sur le fait que l’acte de lire et d’acheter un ouvrage doit demeurer un choix libre et passionné, plutôt qu’une démarche guidée par la simple compassion.

La question de la communication et de la responsabilité

Adoptant une perspective différente, le journaliste et écrivain égyptien Mohamed Abdel Rahman Mahmoud invite à dépasser la compassion pour s’interroger sur les conditions d’organisation de la rencontre. Dans un article intitulé « Les larmes de Hamed… plus populaires que ses livres », il explique ne pas avoir détecté de signe d’une mise en scène de l’auteur, mais également aucune preuve tangible de démarches d’information préalable concernant la parution, la date ou le lieu de la dédicace. Il souligne que le livre, comme tout produit culturel, requiert de la publicité, du marketing et une communication précise sur ses points de vente. Pour lui, il serait injuste d’imputer au public la responsabilité de son absence à un événement dont il n’a jamais été informé.